Grave panique (Extrait 3)

Petite couronne parisienne. Département 93. Commissariat de Saint-Denis.

Il est épuisé. Referme l’armoire métallique, observe son visage dans le minuscule miroir collé sur la porte. Ses traits sont tirés. Il a considérablement vieilli en quelques jours. Il passe son doigt sur la légère coupure qu’il s’est faite en se rasant, essuie la trace blanche du produit hémostatique.

Il est flic depuis presque dix ans, affecté en Seine-Saint-Denis depuis la sortie de l’école nationale. Il avait trouvé curieux d’être envoyé dans une zone si sensible alors qu’il n’avait aucune expérience de terrain. Mais bref, il s’est dit que l’administration devait savoir ce qu’elle faisait. Ben, non, il s’est rendu compte qu’au contraire c’était le cafouillage ; ou alors une volonté d’envoyer les nouveaux au casse-pipe ? Quoi qu’il en soit, il fait aujourd’hui figure d’ancien. Les quatre mille trois cents policiers du département sont presque tous novices. Les deux tiers des effectifs ont moins de cinq ans de service, c’est irresponsable.

Il vient de Thonon-les-Bains, au bord du Léman, à deux pas des montagnes de la Haute-Savoie. Les premiers temps il a aussi souhaité un changement d’affectation. Mais ce qu’il a découvert l’a amené à remettre tout en question: il y a de l’universel sous le ciel de Seine-Saint-Denis.

Les conditions de vie dans ces blocs bétonnés ne sont pas faciles, mais en revanche les habitants y ont déployé mille ressources. Ils viennent de Bamako. Ils viennent de Tizi-Ouzou. Ils viennent de Dakar. Ils viennent de Fort-de-France, de N’Djaména, de Rabat ou de Yaoundé. Ils fréquentent la paroisse, la mosquée ou le centre culturel. Ils mangent hallal. Ils mangent kasher. Ils mangent épicé ou aigre-doux. Ils boivent de l’alcool, ou pas. Les plus jeunes mangent au Kentucky Fried Chicken, au Quick ou au MacDo. Les parents dansent sur des musiques orientales, berbères ou caribéennes. Les enfants composent des textes slam dans les cafés du coin. Certains portent des jeans, des shorts, d’autres des djellabas. Et alors ? Il les connaît presque tous. Il les a aidés ou sermonnés. En tous les cas, il les a approchés. C’est pourquoi il souffre de voir disparaître l’équilibre fragile que ses collègues et partenaires associatifs ont jusqu’ici réussi à préserver vaille que vaille. Lui reviennent aussi les propos tenus par le commissaire divisionnaire pour revigorer les troupes : «Vous êtes le dernier rempart!»

— Le dernier rempart… t’as vu ma tronche ? grogne-t-il en vérifiant la bonne tenue de son uniforme.

Et la situation ne va pas s’améliorer. Un nouveau préfet, un super flic, est annoncé comme un « thérapeute de choc », c’est dire !

— C’est pas dans ces déclarations de guerre qu’on trouvera des solutions, fait chier !

Il se traîne vers les escaliers, renifle fortement, se racle la gorge et crache dans un seau de nettoyage en pestant contre les restes de lacrymogène qui se sont déposés un peu partout. Il ne supporte plus ce mélange de brûlé et de gaz qui le poursuit depuis plusieurs jours.

Il se demande parfois s’il ne lui faudrait pas tenter un concours pour travailler avec Jérôme, son beau-frère qui est lieutenant aux Orfèvres. Travailler sur des enquêtes le changerait des patrouilles. Jérôme le renseigne parfois sur ce qui se passe dans le secteur. D’ailleurs, ces temps-ci, son beauf est très intéressé par tout ce qui a trait aux communautés chinoises. Il soupçonne que des opérations se préparent, car les Chinois deviennent de plus en plus nerveux en Seine-Saint-Denis.

Il traverse le vestiaire en prenant garde de ne pas glisser sur le sol trempé, émaillé de carreaux orangés dans le pur style des années 1970. Le local est vétuste, dévasté, saccagé, ravagé. Les murs sont souillés, les chiottes fissurées, les armoires déformées, les plafonds crevassés. Il s’arrête un instant devant les lavabos ; deux, sur les quatre, sont hors d’usage, enveloppés de plastiques transparents.

Il s’approche de l’un des robinets en fonction, fait couler l’eau dans ses mains en cuillère, s’asperge le visage, puis machinalement relève la tête. Mais y a-t-il seulement déjà eu un miroir ?

Il entend des pas traînants.

— Salut, Alex, dit-il, avant même d’apercevoir son collègue.

L’autre marmonne un truc inintelligible.

Il n’en fait pas cas. Ils se sont quittés à la fin du service de nuit qui se terminait à six heures, et se retrouvent déjà pour le service de jour. Les horaires sont chamboulés depuis le décès des deux gamins et les émeutes qui ont suivi.

Il prend conscience que les épaules basses de son camarade, son teint blême, ses yeux éteints, ne sont que l’illustration d’une grave dépression. Pourtant il se souvient de l’arrivée d’Alex au commissariat, il y a deux ans. Dépité d’avoir été affecté à Saint-Denis, mais plein d’entrain et d’ardeur au travail. Il a suffi de deux années de service pour l’assouplir. Les plus anciens l’ont rassuré. Il y a des hauts et des bas. Une carrière se joue sur la durée. Les premiers signes de fatigue apparaissent rapidement. Il faut passer le cap. Se ressaisir. Perdre ses illusions. Considérer l’inhumanité dont ils sont parfois témoins comme une partie intégrante de l’humanité. Sans filtre ni biais. Accueillir la souffrance des autres comme celle du monde, et accepter d’en faire partie. Tenir ! Tenir ! Tenir !

— Bien dormi, Yves ? bredouille enfin Alex en bougeant à peine ses lèvres.
— T’es con ou t’es con?

Son collègue ne semble pas avoir entendu la réponse.

— T’es con ou t’es con? insiste-t-il.
— Les cons, ça repose, éructe Alex, se glissant vers l’escalier qui mène au rez-de-chaussée.

Il secoue la tête. Son camarade grimpe les marches.

Il grimace à cause de l’odeur d’égouts qui se répand dans les sous-sols. Alors il se décide et suit son camarade dans les escaliers. Se joignent d’autres collègues qui, chacun à son tour, emboîtent le pas.

Il ne se retourne pas pour vérifier de quels hommes il s’agit, il devine. Il s’amuse à se représenter les prisonniers qui, les uns derrière les autres, les chaînes aux pieds, traversent les couloirs pénitentiaires pour une balade dans la cour de la prison et, une heure plus tard, regagnent leur cellule pour les vingt-trois heures suivantes.

Il se rend à la donnée d’ordres, croise Willy Brouillard du groupe d’intervention régionale; croise Dominique, Greg et Éric de la brigade anticriminalité; salue David, Valérie, Ludovic et Christophe du groupe de sécurité publique; croise un adjoint de sécurité qu’il ne connaît pas et Phil, du groupe vol violence; encore Romain, Mafoud et Michelle du Quart, le groupe d’appui judiciaire.

Il passe devant les chambres de dégrisement. Repère devant l’une des lourdes portes blindées les affaires personnelles d’Eugène, un bougre qui écume les bistrots de Saint-Denis. Oh, il n’a rien de méchant. Juste un soûlard qu’il faut remettre en état de temps en temps.

Il retient sa respiration. Sueur. Pisse. Vomissures. Il en arrive à préférer le lacrymogène.

Il marche le long des cellules, y retrouve Omar, Yanis, Nizar, Achab, Redouane. Il jette un coup d’oeil sur le banc des vérifications, le jeune Boukhari est menotté, les coudes sur ses genoux, en attente d’un transfert. La porte s’ouvre sur le parking des véhicules, un escadron de CRS entre dans le commissariat pour se mettre au repos.

Il en salue plusieurs qu’il connaît assez bien. Tous la mine défaite. Il regarde par-dessus son épaule. Quel foutoir ! pense-t-il. Depuis qu’ils ont reçu des ordres pour augmenter les gardes à vue, ça ne fait qu’empirer. Et c’est d’un ridicule !… Inefficace !

Après avoir reçu les directives pour l’après-midi, il se tire un café noir et engloutit deux morceaux de chocolat, accoudé au bar bâti de briques. Il balaye d’un coup d’œil la cuisine, les frigidaires sont abîmés et cadenassés, la plonge défoncée, les portes des armoires arrachées, la table bancale, les chaises branlantes. Contre un mur sont scotchés les dernières recommandations syndicales et les règlements. Des affiches de cinéma recouvrent les peintures esquintées. Sur sa gauche sont fixés les drapeaux et les banderoles saisis au cours de manifestations ; sur l’étagère sont entreposées les prises de guerre.

En voyant tout ce fatras, il se demande ce que devient son vieux camarade Gabriel, aujourd’hui à la retraite. Gabriel l’a formé. C’est avec ce vieux sanglier qu’il a appris toutes les astuces qui permettent d’intervenir dans les cités. Il s’est constitué un réseau de contacts qui travaillait au coup par coup sur des problèmes de sécurité. Il s’est ainsi approché des éducateurs, des concierges, des enseignants, des facteurs, des parents, des chauffeurs de bus et des membres d’associations citoyennes. Il a alors appris son métier de flic de banlieue. Une époque où on sérigraphiait encore «police-secours» sur les voitures de police. Ces derniers temps, il ose à peine évoquer le travail de proximité. Il intervient comme ses collègues et fait du chiffre. Le résultat : un dealer est arrêté, il passe deux mois en prison, est remplacé par un autre dealer, et quand le premier sort de prison, il y a deux dealers… deux dealers sont arrêtés, ils passent deux mois en prison, sont remplacés par deux nouveaux dealers, et quand ils sortent, il y a quatre dealers…quatre dealers sont arrêtés…

Il avale son café d’un trait, son regard se porte sur les insignes des brigades anticriminelles des différents départements qu’un collègue collectionne : des tigres, des faucons, des éperviers, des araignées, des serpents…

Il froisse brusquement le gobelet, puis, énervé, le jette dans la corbeille, mécontent que son métier glisse lentement dans la parano.