Grave panique (Extrait 4)

La Courneuve. Kader est allongé sur son lit, un bras sous la nuque. Il écoute du jazz.

La musique est l’univers qui le tranquillise. Les nappes de sons de Coltrane le débarrassent des angoisses qui lui serrent parfois la poitrine. C’est par hasard au marché de Saint-Ouen qu’il a découvert A Love Supreme. Il avait onze ans. Magnifique !

En cachette il s’est constitué une discographie jazz. Il en a recherché les origines, s’est passionné pour le blues et le ragtime. Il n’a jamais su communiquer à qui que ce soit ce que lui procurent ces sons. Et pourtant ! Seule sa mère connaissait son secret. Elle l’avait surpris penché sur son tourne-disque, les écouteurs sur les oreilles. Elle s’était assise près de lui, avait avancé la main pour le caresser. Il avait eu un geste de recul, c’était la première fois qu’elle exprimait de la tendresse. Il avait saisi la main caressante. Il l’avait pressée contre sa joue en fermant les yeux, pris d’une sensation d’éternité. Il avait retenu ses larmes…comme un homme. Après quoi sa mère s’était redressée en bredouillant quelques mots qu’il n’avait pas compris. Elle avait quitté la pièce.

Il inspire profondément, observe le plafond sale et auréolé de taches jaunâtres, fait tourner calmement entre ses doigts la bague qu’il a ramassée à terre quand il a dérouillé son beau-père. Elle est aujourd’hui suspendue à une chaînette qu’il porte autour du cou.

Le visage maternel reste pour lui un ensemble de traits boursouflés par l’alcool et les coups. Il souffre que sa mère n’ait pas été assez forte pour résister aux fureurs utérines qui lui tiraillaient le ventre, et qu’elle ait cédé et se soit vautrée avec le premier venu.

Il se voit encore se couvrir la tête sous l’oreiller, hurlant pour ne pas l’entendre beugler sous les trempes magistrales de son mari, un bouc alcoolisé, une queue, pas même de muscles. Joueur invétéré, jean-foutre, pas même capable de percevoir les indemnités de chômage.

Il s’énerve en y repensant. S’énerve aussi en raison des perturbations de la circulation sur le périphérique, elles se mêlent aux résonances de sa musique. Il suit le tracé sonore d’une grosse cylindrée qui file sur la RN1. Il entend des sirènes. Il reconnaît le souffle d’un hélicoptère. Machinalement jette un coup d’oeil sur la kalachnikov appuyée contre le mur, près du lit.

De l’autre côté de la cloison, Assid et Murad courent dans l’appartement. Leur mère crie par-dessus la télévision des Keita et la musique de Walid. La famille Tangara déplace des meubles. Il revoit le visage de Cheik, leur fils, qui s’est fait dessouder dans le braquage du Crédit Lyonnais à Aulnay-sous-Bois. Cheik a succombé sur le bitume de la rue Bondy en ferraillant un chargeur complet contre les agents de la brigade anticriminalité. Un héros !

Il entretient d’excellents rapports avec Lahcine, le benjamin de la famille. Le gamin lui a procuré des infos sur la planque de Djibril. C’est ainsi qu’il a fomenté son plan pour se débarrasser de Djamel. Ce fils de pute ! D’ailleurs, à cette heure, il se peut bien que Djamel ne soit plus. L’idée s’est imposée quand il a surpris une conversation entre Mamadou et Fouré. Ils parlaient de marijuana dissimulée dans un camion, tiré sur Raspail, qu’ils avaient caché dans un garage de la cité Hoche. Il a immédiatement imaginé une astuce pour s’emparer du véhicule et de la marchandise ; il ne lui suffisait plus que de mouiller Djamel… et d’attendre.

Il se concentre, dissocie les vrombissements automobiles et le saxophone de Coltrane. Il n’est pas mécontent d’habiter ici. Ses combines lui ont permis de quitter le galetas qu’il occupait auparavant, sans eau courante, sans gaz, ni chiotte ni douche sur l’étage. En partant, il n’a pas manqué de se payer la tête du marchand de sommeil qui avait pendant toutes ces années exploité des clandestins. Il s’en est donné à coeur joie. Que du plaisir quand il a vu le vieux s’affaisser dans sa loge, la gueule démontée.

Il s’assoupit. Il sait que les enfants Tangara ne vont pas tarder à se disputer. Un rituel à cette heure-ci. Banco! Boubacar hurle sur son petit frère. Ils se coursent. Les pas résonnent. Le plafond vibre.

Il tourne légèrement son visage, observe le ciel gonflé d’eau. Il frissonne. Il ne sait plus quoi penser exactement. Voilà seulement quelques heures qu’il est sorti de la petite délinquance, qu’il a franchi une étape qu’il ne pourra plus gommer de sa vie, ni de celle des autres : il a exécuté son premier homme.