Grave panique (Extrait 5)

Paris. Quartier des Halles. 10, rue de la Grande-Truanderie. Restaurant Vong. Les véhicules de police sont garées rue Pierre-Lescot. Plusieurs collègues sont postés rue de Saint-Denis, ils empêchent les piétons et les curieux d’approcher. Il fait un temps de chien.

Je profite d’un renfoncement dans un mur pour me protéger de la pluie et mordre le sandwich au jambon acheté à la sauvette dans un boui-boui calé entre un peepshow et une boutique de fringues. Le pain est mouillé, le jambon dur. Je jette les deux tranches d’oeuf dur, au jaune verdâtre.

Une pluie fine a suivi les averses de cette nuit. L’hiver approche à pas de géant. Il fait froid. Gris. Je tousse. Crache.

À mon retour à Paris, Christophe et Jérôme m’attendaient sur l’esplanade de la gare de Lyon. Comme à son habitude, Christophe détonnait. Il portait un costume sur mesure, bleu marine, finement rayé de blanc, une cravate rouge sur une chemise crème, des chaussures de cuir cirées de brun marbré. Il était bien entendu coiffé propret. Par contre, il avait opté pour des lunettes noires. Quant à Jérôme, il n’avait rien perdu de son ventre, sa chemise laissait apparaître ses poils roux et il en imposait toujours autant. Il m’a enlacé fraternellement. J’ai cru étouffer.

— Je te présente Yves, mon beau-frère de Saint-Denis, a-t-il dit en faisant un signe à un homme en blazer qui se tenait légèrement en retrait. Je t’en ai parlé, je crois ? Il a tenu à être avec nous. Il a recueilli de précieux renseignements, tu verras.

L’homme s’est avancé en me tendant la main. Nous avons échangé quelques mots. Il m’a fait savoir qu’il connaissait assez bien Genève pour venir de la région, de Thonon-les-Bains précisément. Je lui ai dit que Jérôme m’avait mis au parfum.

Après quoi j’ai demandé où se trouvait Xavier.

— Il nous rejoint demain pour l’opération. Pourquoi ? m’a répondu Jérôme.
— Oh, je lui ai apporté un cadeau, j’ai dit en glissant dans mon sac de voyage la boîte emballée que je venais de sortir de ma poche. Ce n’est pas important, je le lui remettrai au bureau.

Nous avons filé aux Orfèvres pour préparer l’intervention de ce matin. Des vies pouvaient être mises en jeu.

Jérôme et Yves ont briefé l’équipe. Une certaine Yu Fei, une jeune fille du 9-3, s’est confiée à Yves et a lâché les noms de ceux qui pouvaient nous donner quelques informations sur les échanges qui se produisent en banlieue nord. Yves a ainsi amené des données essentielles aux enquêteurs, il a été alors facile pour lui d’exiger de participer à l’une ou l’autre des descentes.

Après avoir reçu nos ordres, nous avons prolongé la nuit au Bario Latino, rue du Faubourg Saint-Antoine, à deux pas de mon hôtel. Salsa à gogo! Et depuis l’étage VIP, vue plongeante sur les balconnets de satin et poitrines siliconées, les croupes incendiaires, sous les sunlights surpuissants.

Vautré dans un fauteuil en alcantara, j’ai discuté avec Yves des possibilités et des impossibilités du travail de flic de banlieue en France. J’ai tenté de faire des parallèles avec mon ancienne fonction de flic de quartier à Genève, mais j’ai dû reconnaître que les contextes n’étaient pas identiques, que la Suisse n’avait pas d’histoires de colonies, ni de protectorats. Nous nous sommes demandé qui tirait profit des ruptures entre la police et la population.

Pour quelles raisons la France a souhaité abandonner la police de proximité. Sûr, la police n’a rien vu venir. Pas plus d’effectifs. Pas plus de moyens. D’après Yves d’ailleurs, les choses se sont encore dégradées. De toute façon, nous sommes tombés d’accord sur le fait que réduire le policier à un simple outil d’intervention était la décision politique la plus dangereuse qui soit. Ensuite de quoi nous sommes revenus à des discussions plus légères. Nous avons profité de la soirée en buvant la caïpirinha, réserve du patron. Nous sommes rentrés à une heure encore décente, car nous devions être sur pied dès sept heures, l’intervention étant prévue plus ou moins vers dix heures, selon les renseignements que les hommes en planque allaient nous transmettre.

Ils ont transmis.

Il y a maintenant moins d’une heure que la BRI a investi le restaurant.