Mes hérauts

Albert Camus (1913 – 1960)

Coup de cœur pour Monsieur Albert Camus le premier des intellectuels français à dénoncer la bombe atomique sur Hiroshima. Monsieur Camus écrivit que pour être philosophe il faut écrire des romans. C’est alors que de l’absurde des cinq journées de La chute, à la révolte de L’homme révolté, Camus a su me combler de liesses philosophiques. Ainsi l’absurde naît de cette confrontation entre l’appel humain et le silence déraisonnable du monde, car «…l’homme vit dans un monde dont il ne comprend pas le sens, dont il ignore tout, jusqu’à sa raison d’être». L’une des seules positions philosophiques cohérentes pour Camus, c’est la révolte. Il m’a fait prendre conscience que mes propres textes sont ma révolte, tout au moins m’a résistance contre le système établi. Il n’en reste pas moins que L’étranger guide mes premiers pas d’écrivain «…les grandes œuvres se reconnaissent à ce qu’elles débordent tous les commentaires qu’elles provoquent. C’est ainsi seulement qu’elles peuvent nous combler: en laissant toujours, derrière chaque porte, une autre porte ouverte». Monsieur Camus, votre seul rôle a été de vivre, d’avoir conscience de votre vie, de votre révolte, de votre liberté. C’est énorme, merci !

Albert Londres (1884 – 1932)

Coup de coeur pour Monsieur Albert Londres. Grand reporter disparu dans l’incendie du Georges Philippar, le navire qui le ramenait de Chine. Il s’agit d’un attentat. J’ai apprécié Marseille, porte du sud et Le chemins de Buenos Aires, tous deux publiés en 1927. Après avoir rédigé pour Le Matin, l’homme file à l’étranger et publie ses reportages dans le journal le plus lu de France à cette époque: Le petit journal. Nous avons tous en tête l’une ou l’autre des couvertures, dont aujourd’hui encore nous trouvons les traces chez les bouquinistes du bord de la Seine à Paris. Monsieur Londres a voyagé sur tous les continents, couvert les conflits et témoigné de l’état du monde. A ne pas manquer Le juif errant est arrivé (1930) écrit lors d’un voyage en Palestine, alors que l’antisémitisme est très présent en Europe. Respect Monsieur Londres. Je découvre du Léon Werth et de l’Hemingway.

Alphonse Boudard (1925 – 2000)

Coup de cœur pour Monsieur Alphonse Boudard. Toute son œuvre entraîne dans un univers argotique où les gonzesses marioles à la tronche pas possible se mesurent aux gravosses tétonnières rafistolées de maquillage hurleur, où les maquereautins parisiens et autres exploitant de la fesse se surinent la bidoche sans état d’âme. Après la guerre Alphonse le tubard glisse dans les casses et les braquages avec quelques-uns de ses potes de la résistance. De son merveilleux texte La métamorphose des cloportes à Mourir d’enfance, prix du roman de l’Académie française, Boudard a rendu coup par coup ses années de galère. Chère visiteuse, Madame de Saint-Sulpice, Les trois mamans du petit Jésus sont ce quotidien de mon Flic de quartier, un bonheur absolu et plumitif.

Alvaro Mutis (1923 - 2013)

Coup de cœur pour Monsieur Alvaro Mutis, poète et romancier colombien. Je ne savais rien du bonhomme avant de lire Les tribulations de Maqroll le Gabier, réunion en un seul volume des neuf romans qui composent l’odyssée d’une vie passionnée et excentrique. Maqroll le Gabier, un marin toujours au bord de la misère, tant sur les mers que sur les fleuves et les rivières, apatride sans but et sans avenir au passé bien rempli, est celle d’un infatigable voyageur. Maqroll est à la fois cynique et humain, sceptique et mélancolique, sincère et dévoué. C’est un amant volage et un ami de confiance. Il apparaît déjà dans Les Éléments du désastre, un recueil de poésies paru en 1953. Alvaro crée autour de Maqroll une flopée d’autres personnages errants dont il détaille les aventures dans le monde trouble des affaires maritimes, des pavillons de complaisance, des cargaisons douteuses. Il y quelque chose de Corto Maltese chez Maqroll le Gabier: guetteur, vagabond aux desseins secrets. Un voyage littéraire qui ne peut que séduire…

Annemarie Schwarzenbach (1908 – 1942)

Coup de cœur pour Madame Annemarie Schwarzenbach, journaliste, photographe et… scandaleuse. Je l’ai découverte avec Où est la terre des promesses? Son voyage avec Ella Maillart en Ford Roadster, de Genève à Kaboul. Annemarie revendique ses préférences sexuelles et les assouvies sans hésiter, avec au passage les excès de cigarettes, d’alcool et de drogues. Annemarie force les terrains réservés alors aux hommes. Coup de cœur parce qu’Annemarie s’oppose à ses parents qui ne cachent par leur affiliation aux théories nazies. Au passage elle dénonce la neutralité de la Suisse et la faiblesse des européens et des États-Unis devant Hitler. Elle parcourt l’Europe, l’Asie, l’Amérique et l’Afrique. Orient exils et La mort en Perse sont des chef-d’œuvres. Il y a chez Annemarie de l’ordre de l’exil de l’âme. Et c’est quelque chose d’avoir fréquenté Carson McCullers, Klaus et Erika Mann…

Antoine de Saint-Exupéry (1900 – 1944)

Cela devient presque un lieu commun de dire que j’aime Saint-Exupéry. Alors Coup de cœur pour l’écrivain, le philosophe, l’aviateur et le scientifique, pour qui le dépassement de soi permet de devenir un Homme. Saint-Exupéry ce sont les premières heures des lignes françaises Latécoère et l’Aéropostale. Il vole de Toulouse à Dakar, par-dessus le Maroc, fait escale au Cap Juby. Il se pose en urgence dans les déserts les plus arides. Risque plus d’une fois sa vie. Rêve en observant les ciels étoilés. Il rencontre Jean Mermoz et Henri Guillaumet, les rejoint en Amérique du Sud, en Patagonie. Toute son œuvre est à lire et à relire Courrier sud, Vol de nuit, Terre des hommes, Pilote de guerre, Lettre à un otage, Écrits de guerre et le controversé Citadelle qu’il ne terminera jamais. Saint-Exupéry a disparu à bord de son Lightning P38, il a rejoint le 31 juillet 44 ses compagnons tous partis avant lui dans les mêmes conditions. Saint-Exupéry laisse à l’humanité un Petit Prince. Aujourd’hui je sais qu’Antoine est à mille milles de toutes terres habitées…

Blaise Cendrars (1887 – 1961)

Coup de cœur pour Monsieur Blaise Cendrars l’ami d’Apollinaire, de Chagall et Modigliani. Voici encore un voyageur et un esprit libre, combattant à la première guerre, il est correspondant de guerre à la seconde. Très jeune il quitte ses parents pour suivre toutes sortes de trafiquants, de Suisse en Asie, via l’Allemagne et la Russie. Engagé à la Légion étrangère, il perd son bras droit à la première guerre mondiale. Il voyage en Afrique et au Brésil. Son séjour à New York lui fait découvrir le nouveau monde, il écrit Pâques à New York, poème considéré comme fondateur de la poésie moderne. Plus tard sa vie se passe entre Paris et Saint-Pétersbourg. Cendrars écrit le texte du premier livre photo de Doisneau La banlieue de Paris. Malgré une écriture vieillotte, je me suis laissé entraîner dans Bourlinguer, La main coupée et L’homme foudroyé. J’ai tué est un chef-d’œuvre, comme le passionnant Panorama de la Pègre.

Charles Bukowski (1920 – 1994)

Coup de cœur pour Monsieur Bukowski, alias Hank, Buk, Henri Chinaski, auteur en prose comme en poésie d’une œuvre magistrale. Son père le bat. Fort. Lui interdit de fréquenter les Autres. C’est à dix ans qu’il comprend qu’il sera écrivain. Exclu. Rejeté social. Poète. Il vit dans des hôtels pour marginaux. Ecrit la misère et l’errance, comme je ne les avais jamais découvertes. Encore un qui épluche la Beat Generation, Hemingway, Céline et Camus. Il est publié dans The Outsider aux côtés de Ginsberg, Kerouac et Burroughs. J’ai apprécié Journal d’un vieux dégueulasse, Le postier, son premier roman, mais plus encore Les contes de la folie ordinaire et le magique roman pornographique Women. Gamin je n’avais pas mesuré l’impact de son apparition sur le plateau d’Apostrophe, dirigé par Bernard Pivot complètement dépassé par le phénomène Bukowski… les genoux de Catherine Paysan s’en souviennent encore. Bref, j’adore ce genre de bonhomme disjoncté. D’autant que sur sa tombe à San Pedro en Californie j’ai pu lire l’épitaphe: «Don’t Try». Merci Monsieur Bukowski. A bientôt.

Ella Maillart (1903 – 1997)

Coup de cœur pour Madame Ella Maillart. De la Suisse à l’Angleterre, de l’Allemagne à l’ancienne Union soviétique, de Pékin à Sprinagar, ce sont des années d’errance, d’observation et de rencontres. C’est alors que l’Europe s’enflamme par une sale guerre, puis le monde. Ce sont ces tragédies humaines qui renforcent l’aventurière dans sa quête d’un encore plus beau. Oasis Interdites découvre ce voyage de sept mois de la Chine au Pakistan accompagné de son ami Peter Fleming (Courrier de Tartarie). Comme pour Bouvier je suis ébloui qu’il fût un temps où l’on pouvait sauter à bord d’une Ford Roadster à Genève et se rendre à Kaboul. La voie cruelle m’a fait découvrir Annemarie Schwarzenbach (Où est la terre des promesses?) que je ne cesse de relire. Ella Maillart passe cinq ans aux Indes dans un ashram, elle s’amuse à nous conter Ti-puss. J’apprécie simplement La vagabonde des mers et la découverte de ces femmes qui s’imposent dans le monde des hommes.

Ernest Hemingway (1899 – 1961)

Coup de cœur pour Monsieur Ernest Hemingway qui demande une entrevue avec le Général Leclerc en pleine libération de Paris. L’entrevue lui est accordée, il se présente en tenue de combat pour exiger un blindé et des troupes pour libérer le bar de l’hôtel Ritz. Leclerc le reconduit en le traitant de clown… Vous l’aurez compris, Monsieur Hemingway est haut en couleur. Il a vécu enfant proche des Indiens d’Amérique, de chasse et de pêche, ce qui ne cessera de l’inspirer dans ses œuvres d’aventurier. A dix-sept ans il publie déjà ses contes et poèmes dans Tabula et Trapèze, des revues littéraires de l’école. Puis il s’engage comme journaliste au Kansas City Star et s’envole pour une destinée hors du commun. De ses amériques à la France, de Bordeaux et Paris, jusqu’en Italie et l’Espagne, il vit la guerre. Comme il n’est pas homme à rester à l’arrière, il est blessé à plusieurs reprises. La littérature s’impose dans l’action et la vie. Monsieur Hemingway trempe sa plume pour Paris est une fête, Le soleil se lève ou L’adieu aux armes. Il nous fait partager sa campagne espagnole dans Pour qui sonne le glas, un chef d’œuvre. Monsieur Hemingway ne se contente pas de la première guerre mondiale, il s’illustre dans la seconde. Au passage il traverse le monde, l’Europe, l’Afrique, Cuba, il s’établit à Key West en floride, y écrit ses oeuvres: Les Vertes collines d’afrique, Les neiges du Kilimandjaro, Le vieil homme et la mer. Une vie riche, couronnée d’un prix Nobel. Il n’est pas homme à s’en laissé compter et s’élève contre la littérature abstraite: «Ce qu’il faut, c’est écrire une seule phrase vraie. Ecris la phrase la plus vraie que tu connaisses». Monsieur Hemingway nous a quittés comme il a vécu… sans faux-semblants…

Henri Fauconnier (1879 – 1973)

Coup de coeur pour Monsieur Henri Fauconnier qui fut couronné par le prix Goncourt en 1930. Malaisie, le livre d’un écrivain voyageur comme je les aime. Je n’ai pas quitté ce texte lors de l’une de mes aventures en mer de Siam, j’y suis resté plongé… Livre culte, le seul qu’Henri Fauconnier aie écrit. Exceptionnel texte en osmose totale avec la Malaisie coloniale. Pays et culture dont Fauconnier n’est pas sorti indemne, faite de fièvres et de folies, de poésie et d’ennui, de fantômes et de jungles. Magnifiquement écrit Malaisie se veut aussi une métaphore philosophique. Les descriptions poétiques de la forêt tropicale et les analyses de ce qui constitue l’âme malaise font du roman de Fauconnier une fascinante introduction à ceux qui voyagent au Sud-est asiatique.

Henry de Monfreid (1879 – 1974)

Coup de coeur pour Monsieur Henry de Monfreid , aventurier, navigateur, artiste peintre et écrivain, que je dois nécessairement associer à Hugo Pratt, tant Corto ressemble parfois trait pour trait à Henry. Je retiens ses dix-neuf oeuvres des Secrets de la mer rouge à la Poursuite du Kaïpan. Henry en aventurier, simple et pur, vend du café, des peaux, il transporte du charras (haschich), trafique des armes, c’est toute la corne de l’afrique que je découvre, et redécouvre, en lisant ses aventures. Il est contrebandier, se convertit à l’Islam et devient Habd el Haï (esclave du vivant). Une chose encore, c’est Joseph Kessel qui l’encourage à écrire. Pendant la seconde guerre mondiale il travaille pour les Italiens, il est capturé par les Anglais, retenu au Kenya où il vivra de chasse et de pêches sur les versants du Mont Kenyan. Faut-il le croire quand il dit: «L’aventure, j’ai toujours cherché à l’éviter» ? Un homme encore que j’aurai souhaité rencontrer.

Hugo Pratt ( 1927 – 1995)

Coup de cœur pour Monsieur Hugo Pratt qui m’a fait découvrir Joseph Conrad, Pierre Mac Orlan, Henry de Monfreid, Rudyard Kipling, Traven, Marc de Smeth. Pratt me porte par ses aventures, accompagné de Bouche-dorée et de Raspoutine. Je ne vois plus Venise tout à fait pareillement après avoir rêvassé avec Corto. Découvrir Pratt c’est se questionner où s’arrête la réalité, où commence la fiction. De son œuvre je retiens les mots-clés: voyages, aventure, érudition, ésotérisme, mystère, poésie, mélancolie. Pratt donne envie d’avoir envie. Un sergent Kirk n’est jamais très éloigné d’un Corto Maltese déjà prêt pour Una ballata del mare salato, pour La sconta detta arcana, Favola di Venezia, La Casa Dorata di Samarkand, Le Elvetiche et Mu la città perduta. Respect encore pour Pratt qui dessine Saint-Exupéry, Le Dernier vol: «Je dessine mon écriture et j’écris mes dessins», me susurre-t-il à l’oreille.

Hunter Stockton Thompson (1937 – 2005)

Coup de cœur pour Monsieur Hunter S.Thompson, romancier, journaliste, chroniqueur, que j’ai découvert en lisant The Rum Diary dans lequel le journaliste Paul Kemp s’expatrie sur l’île de Porto Rico. Tous les ingrédients de ce genre littéraire qui m’exalte. Il faut se souvenir que Thompson invente le journalisme Gonzo, enquêtes ultra subjectives récitées à la première personne, le plus souvent sous prise de drogue; faut-il encore avoir de la plume, si possible féroce. Thompson est un addict de la Beat Generation, notamment des textes de Ginsberg, Kerouac et Burroughs. Ne pas en rester à The Rum Diary, alors (re) découvrir Las Vegas Parano, ce récit déjanté d’une quête du rêve américain à travers le filtre de la prise de substances hallucinogènes. Lire aussi Hell’s Angels une enquête journalistique devenu roman. Thompson s’immerge une année durant auprès des bikers, tatoués, hirsutes et fous de la route, de l’alcool et des bagarres. Ce livre fut un immense scandale aux States, un encore. J’aime cet homme pour avoir été licencié du Time pour insubordination, puis d’autres journaux, toujours en refusant les compromissions; résistant comme je les apprécie. Ce journaliste acharné met fin à ces jours le 20 février 2005, un coup de fusil devant sa machine à écrire, ou était inséré une feuille sur laquelle était écrite la date du 22 février…

Jack Kerouac (1922 – 1969)

Coup de cœur pour Monsieur Jack Kerouac, écrivain et poète américain qui est un piliers du mouvement Beat Generation, accompagné de ses amis Ginsberg, Cassady et Burroughs. Une liberté absolue de se défaire des valeurs traditionnelles et des conventions sociales. Son style est époustouflant il s’agit d’une littérature de l’instant, proses spontanées. Éblouit par les espaces américains, avec Sur la route (On the road), Les clochards célestes ou Vagabond solitaire, il prend les chemins d’un Jack London. Kerouac écrit On the Road en trois semaines. Il recherche dans la drogue, la religion et la philosophie ce que peut être le vie. Kerouac s’engage dans la marine et voyage à travers le monde. Ses romans découvrent la philosophie bouddhiste et chrétienne. J’aime encore Anges de la désolation et Satori à Paris. On en fait plus des comme lui…

Jack London (1876 – 1916)

Coup de cœur pour Monsieur Jack London, homme de lettre tout en verve. En 1893 il s’engage en mer auprès des chasseurs de phoques. De retour il vit la dure vie des vagabonds qui le mènera jusqu’à Washington. En 1897 il participe à la ruée vers l’or du Klondike. London obtient une reconnaissance littéraire avec Le fils du loup. Mais le véritable succès arrive avec L’appel sauvage. London c’est bien entendu les espaces américains, c’est encore de nombreux voyages en Corée, dans le Pacifique ou en Australie. Auteur prolifique il écrit plus de cinquante ouvrages. Il a utilisé son expérience dans le Grand Nord canadien pour ses textes les plus célèbres tels L’appel de la forêt et Croc-Blanc. La Vallée de la lune est un chef d’œuvre de plus. Et pour les jeunes écrivains il est absolument nécessaire de lire Profession: écrivain dans lequel j’ai retenu qu’il n’y a qu’une seule possibilité pour devenir un écrivain, c’est d’écrire, écrire, encore écrire…

Joseph Conrad (1857 – 1924)

Coup de coeur pour Monsieur Joseph Conrad que j’ai découvert par Hugo Pratt, dont je soupçonne les traits d’un Corto Maltese inspiré du narrateur Marlow, personnage incontournable de Conrad. Marin, écrivain et aventurier, il a voyagé sur le bateau Le Roi des Belges pour l’Etat indépendant du Congo qui lui inspira Au Coeur des Ténèbres en 1899, qui à son tour inspira Coppola pour Apocalypse Now… et son capitaine Kurtz, sombre personnalité au coeur de la jungle. Le premier roman de Conrad, La folie Almayer est une rencontre comme je les apprécie, entre l’Occident et l’Asie. Son oeuvre? Considérable. Lord Jim, Le miroir de la mer, La flèche d’or, Jeunesse, Sous les yeux d’Occident, Nostromo, Typhon, Le nègre du narcisse, L’agent secret, Une victoire, Au cœur des ténèbres… Ces textes sont sombres, profonds, explorent l’âme humaine. J’aime ses personnages faillibles, désenchantés, mais qui ne renoncent jamais à affronter la vie.

Joseph Kessel (1898 – 1979)

Coup de cœur pour Monsieur Joseph Kessel, opiomane, joueur et buveur, qui ne cesse d’affronter les hommes et la mort. Immense voyageur, il côtoie Jean Mermoz, sur lequel il écrit un livre Mermoz, magnifique témoignage d’amitié et vibrant hommage à l’aviation où tout reste à construire. Je retrouve cette force de témoignage dans L’équipage.
Kessel c’est encore la découverte de ses compagnons Saint-Exupéry ou Henry de Monfreid. J’aime les personnages anonymes des Nuits de Montmartre, quartier qui a si fortement contribué à l’image actuelle de Paris. J’aime bien évidemment ceux des Bas-fonds de Berlin. Certes Kessel c’est l’écrivain consacré homme de lettres en entrant à l’Académie française, mais c’est aussi le correspondant de guerre, le grand reporter et l’aviateur de l’escadrille S.39. Des années de guerres il en ressort L'armée des ombres et Le bataillon du ciel. Il couvre la révolution irlandaise, vole avec Mermoz et Saint-Exupéry. Il navigue et voyage en Afrique Le lion, en Birmanie La vallée des rubis, en Afghanistan Les cavaliers. La liste des ouvrages à conseiller est bien trop importante pour la citer, plus de quatre-vingt. Au hasard, que du bonheur pour Vent de sable, Les nuits cruelles, La rose de Java, Les temps sauvages

Leon Werth (1878 – 1955)

Hommage et coup de coeur pour Monsieur Léon Werth, l’ami de Saint-Exupéry qui dédicacera Le Petit Prince avec ses mots: «À Léon Werth. Je demande pardon aux enfants d’avoir dédié ce livre à une grande personne. J’ai une excuse sérieuse: cette grande personne est le meilleur ami que j’ai au monde. J’ai une autre excuse: cette grande personne peut tout comprendre, même les livres pour enfants. J’ai une troisième excuse: cette grande personne habite la France où elle a faim et froid. Elle a besoin d’être consolée. Si toutes ces excuses ne suffisent pas, je veux bien dédier ce livre à l’enfant qu’a été autrefois cette grande personne. Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants. (Mais peu d’entre elles s’en souviennent.) Je corrige donc ma dédicace: À Léon Werth quand il était petit garçon». Marqué par la guerre de 14, à laquelle il y est allé comme volontaire, il devient un pacifiste convaincu . Il a vu la guerre. Il écrit Clavel soldat, hymne à la folie des hommes, la bêtise des officiers et des politiques… l’absurdité des tranchées. Son antimilitarisme provoque un scandale en 1919. Avec Cochinchine le lecteur est immergé en permanence dans les paysages, les senteurs et les étrangetés, mais plus encore ce texte est un pamphlet rageur contre la bêtise du colonialisme, nous sommes en 1925… Monsieur Weth a sa place parmi mes hérauts, dans la droite ligne de ces hommes courageux parce que croyant en l’Homme, avant tout. La maison blanche restera le livre à prescrire aujourd’hui encore aux services des urgences de nos hôpitaux. A lire absolument Clavel chez les majors, Les amants invisibles.

Louis Calaferte (1928 – 1994)

«Que je vous affranchisse, j’écris! C’est même là la principale raison de ma mort!». Coup de cœur à Monsieur Louis Calaferte qui se lit comme un combat de boxe. Et nous perdons le combat tant ses mots sont autant de coups de poings dans la gueule. Requiem des innocents ne laisse personne intact, Septentrion est censuré et interdit de vente, Satori est tout de violence et de rage incontinente, La Mécanique des femmes exprime sans relâche le désir amoureux. Ces quatre oeuvres peuvent être entrouverts à n’importe quelle page, résulte chaque fois la même impression: drôlerie, cruauté, sexualité, érudition, lucidité, malaxés par une plume féroce et alerte. Monsieur Calaferte n’a jamais fait de concessions… encore moins à ses lecteurs. Il est l’homme enthousiaste et en colère qui recherche le sens d’une vie dans la réflexion et l’expérience de l’action. Il est romancier et poète, son écriture est précise, violente et crue «La guerre n’est rien que le produit de l’ignorance des uns, de la crapulerie des autres et de la férocité de tous», écrivait-il. Bref, vous me manquez Monsieur Calaferte.

Marguerite Duras (1914 – 1996)

L’écriture est ce bruit très particulier que font les mots lorsqu’on les assemble. Coup de cœur pour Madame Marguerite Duras et la diversité de ses œuvres romanesques, théâtrales, cinématographiques. Sa vie est celle de ses romans, chaleur, pluie d’orage, alcool et ennui, parole, silence et désir: «Écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait… Écrire, c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit». Madame Duras est épouvantée devant ce qu’elle est capable d’écrire. D’où vient cette écriture? s’interroge-t-elle. Des Impudents à La maladie de la mort, en passant par La vie tranquille, Le Vice-consul, India Song et ces chefs-d’œuvre L’amant et Un barrage contre le pacifique, Madame Duras n’a cessé de travailler ses souvenirs et les partager. L’amant est le livre le plus érotique que j’aie approché, l’exotisme colonial de Saigon, le pensionnat Lyautey, les caresses dans cette chambre du quartier chinois de Cholon, ces désirs apprivoisés. Pour Madame Duras l’écriture c’est «…envers et contre tout».

Nicolas Bouvier (1929 – 1998)

Coup de cœur pour Monsieur Nicolas Bouvier. Une époque révolue, c’est à bord d’une Fiat Topolino que Nicolas Bouvier et Thierry Vernet gagnent Kaboul. Rien qu’ça m’éblouit. L’usage du monde est splendide, de la poésie rurale. Avec Le poisson-scorpion je découvre un Bouvier qui me séduit avec plus de force, le temps ne semble jamais finir, je ne cesse la relecture. Bouvier c’est encore des Chroniques japonaises et un Journal d’Aran. D’ailleurs, j’apprécie tant Bouvier, que je réponds volontiers à ceux qui ne voient uniquement dans mes textes que de l’enquête policière, qu’avant tout ce sont mes voyages que je souhaite écrire, puisque le voyage vous fait ou vous défait…

William S. Burroughs (1914 – 1997)

Coup de cœur pour Monsieur William S. Burroughs connu pour ses romans hallucinés qui m’ont permis de découvrir une fois encore l’Homme, notamment dans ses magnifiques ouvrages Junky et Le festin nu. Burroughs est associé à la Beat Generation avec ses amis Kerouac et Ginsberg. On retient de lui son utilisation littéraire du Cut-up, une technique mise au point dans une petite chambre d’hôtel rue Gît-le-Coeur à Paris avec Brion Gysin. L’hôtel est aujourd’hui le Vieux Paris, tenue par mon amie Claude Odillard. Le cut-up a pour ambition de faire faire à la littérature la même révolution que celle de la peinture lors du passage à l’abstrait. Régina Marler écrit dans Queer Beats «Alors que Kerouac retourna vivre avec sa mère dans lesannées 1960 et épousa la sœur d’un ami d’enfance, et que Ginsberg régna pendant les années hippies, ce furent les années 1980 et 1990 qui allaient être l’ère de William Burroughs, le plus sombre des trois anges de la Beat Generation». Je retiens encore que Kurt Cobain chante Burroughs: The Priest They Called Him… Un grand merci Kurt.

Et dans l’ensemble par chronologie de l’année de naissance, celles et ceux qui m'ont fait et défait :

Edgar Allan Poe - Charles Dickens - Herman Melville - Robert Louis Stevenson - Pierre Loti - Arthur Rimbaud - Joseph Conrad - Jules Boissière - Rudyard Kipling - Alexandra David-Néel - Jack London - Claude Farrère - Isabelle Eberhardt - Henry de Monfreid - Henri Fauconnier - Albert Londres - Roland Dorgelès - Blaise Cendrars - Lawrence d’Arabie - Charlie Chaplin - Eiji Yoshikawa - Joseph Kessel - Ernest Hemingway - Antoine de Saint Exupéry - André Malraux - Graham Greene - Robert Byron - Ella Maillart - Hergé - Peter Fleming - Annemarie Schwarzenbach - Paul Bowles - Albert Camus - William S. Burroughs - Jacques Yonnet - Herbert Huncke - Charles Bukowski - Jack Kerouac - Álvaro Mutis - Yukio Mishima - Alphonse Boudard - Hugo Pratt - Allen Ginsberg - Neal Cassady - Nicolas Bouvier - Gregory Corso - Hunter S. Thompson - Bruce Chatwin - Bernard Giraudeau - Takeshi Kitano - Olivier Weber